Le cœur populaire
I
Les soirs de mai, quand lÂ’ouvrier
Sort de lÂ’usine ou de lÂ’atelier,
Libre et pas gai, sa journée faite,
Fourbu par le boulot du jour,
Généralement y rentre chez lui ;
Comme un carcan à l’écurie
Sans seulement retourner la tête.
Mais y a des soirs où il s’arrête
A regarder grouiller le faubourg
Et puis aussi aux alentours.
Quoiqu’il soir déjà tard, il fait encore clair
Et comme souvent, il y a eu une ondée,
Aussi tiède que des pleurs.
Les trottoirs mouillés
Reflètent le ciel et ses couleurs
Et les ruisseaux baladent du bleu.
Voila les frangins du travail
Qui rentrent tous comme du bétail
La gueule baissée, les pieds lourds.
Avec le potin de la rue
Fait des embarras dÂ’omnibus
Des claquements de fouets, des roues de camion
Des engueulades des collignons.
Pis voila le bataillon des gonzesses,
Des frangins aussi du turbin,
Qui trottent vite en bavardant
En sÂ’gondolant, en chahutant.
Leurs groupes se croisent
Se heurtent, se pressent
Tricotant des fûts, tortillant des fesses
Dans lÂ’air amoureux du printemps.
Cependant qu’au ciel à nouveau bleu,
Après l’averse de tout à l’heure,
Au front du soir triste et sévère,
Une étoile encore solitaire,
Tremble comme une grosse larme
Qui serait sur le point de dégringoler
Sur tous les emmer*** de la Terre
II
Ce soir l’ouvrier est rêveur
Bien sur que ça ne lui arrive pas souvent
Car depuis 30 ans quÂ’il turbine,
Y lÂ’est devenu une vraie machine
C’est plus un être, c’est un rouage
Une mécanique, un automate,
Qui ce soir, nÂ’est pas plus nerveux quÂ’une tomate.
Il est quasiment abruti
Laminé, usé, aplati.
Et certes, y vit pas, y fonctionne
Et c’est bien rare qu’il « réflexion ne »
Mais ce soir, il est rêveur,
Ce bruit, ce mouvement de faubourg,
Ces ruisseaux bleus, ces trottoirs roses,
Cette chÂ’tite brise sur sa tronche en sueur,
N’Y sait pas pourquoi, … ça l’dispose
Et ça lui grimpe au ciboulot.
NÂ’Y a pas, quÂ’il se dit en se gratouillant,
Y a pas dÂ’erreur, cÂ’est rigolo
La vie ce nÂ’est pas plus *** quÂ’autre chose
Seulement ça dépend de la saison.
C’est bath à voir ce p’tit clin d’œil
Le ciel, il est tout machinchouette
En fait, on dirait de la dentelle
Des femmes qui sont en « maison ».
Et le prolo, au coin de la rue
Boit la senteur du mois dÂ’mai
Y se rince l’œil, Y tette, Y respire
Ça lui fait tout doux partout dans la chair.
Depuis le nombril jusquÂ’aux tifs
CÂ’est un bonheur qui coute pas cher
Et qui est bien meilleur qu’l’apéritif
OuaisÂ…
Brusquement vient comme un gout
Qui sort des gargouilles des égouts
Ou qui arrive dit on de la banlieue
Tant pis, que voulez vous,
A Paris, les soirs de printemps,
Ça sent la M**** et le lilas.
L’ouvrier qui était déjà tout réjoui,
Et qui baillait aux hirondelles,
Du coup en a soupé vraiment :
Y bouche son nez et reprend sa route.
Y l’est pas long à arriver
A la caserne où est ce qu’on l’espère
Et après des tas d’escaliers
Le voila dans sa tôle au sixième.
Sa ménagère lui dit _ « Bon Soir « ?
Il lui répond _ « soir, on boulotte « ?
Et le voila parti à s’asseoir
Y a un frichti que la table bancale
Et, par la tabatière ouverte,
Il rentre, avec la brise du soir
Ça sent la... chose et les lilas.
Où sont les mômes ? N’Y sont pas là .
Y en a qui est à traîner quelque part,
Y en a un qui est au cours du soir,
Y en a un qui est au ballon,
A fait quelque sale coup, on ne sait pasÂ…
Pis une fille,
Une qui sÂ’est fait engrosser
Même qu’on ne causait que d’elle dans le quartier
L’a mise dehors à coups de savate
Elle, son gros bide, et son pÂ’tit gars.
Et depuis, plus de nouvellesÂ…
Devant ce foyer déserté,
Le travailleur se sent embêté.
Seulement, nÂ’y veut pas quÂ’on lui en cause
De ça pis d’un tas de choses.
Voila donc le moment de bouffer un peu
Il nÂ’a pas bien faim lÂ’ouvrier.
Sa Gigi fouille le plat et lui sert,
Une ratatouille de pommes de terre
Et tous deux sans sÂ’causer,
Mastiquent et lapent.
Ça sent la... zut et les lilas.
Les ombres noires envahissent le logement
L’ouvrier s’dit : « sacré nom de d***
Quoique je vais faire de ma soirée ?
Aller au bistrot boire un verre ?
Ou aller au café-concert ?
Y se redresse, y s’étire, l’a la flemme le gars.
« Autant s’aller se plumer » qu’y se dit.
Sa femme y est déjà partie
Elle est dans la planque au fond
Sur leur pauvre galette de matelas
Montée sur pattes et qu’est un pieu
Même quÂ’on lÂ’entend ronfler déjÃ
Pire quÂ’un volant ou quÂ’une turbine
Alors, lui aussi il y va.
L’ouvrier y jette sa bâche
Y dépiaute son culbutant
Et pis ses godillots à clous
Y garde sa liquette voila tout.
L’est quasiment comme le père Adam.
Ce nÂ’est pas vrai ce que le travail en a fait
Le voila tout usé
Les jointures ankylosées.
Plein de varices et de durillons,
Des balafres qui font de grands sillons,
A tout jamais il est atteint,
Dans sa noblesse et sa beauté.

Mais qu’est ce qu’il a à se dandiner
A s’arrêter, à hésiter ?
Bien sûr qu’il s’apprête à s’pieuter,
Sans même seulement se rincer la gueule
Le reste, les mains les pieds !
A r ‘garder sa Gigi qui pionce
Innocemment le nez dans le mur,
LÂ’ouvrier sÂ’dit quÂ’en remontant ce soir,
Comme ça tout le long du faubourg,
Outre la M**** et les lilas,
Ça sentait bien un peu l’Amour.
Y avait des tas de pÂ’tites jeunesses,
Des gigolettes,
Qui déculottent des yeux les passants,
Et dont le regard vous tourne les sangs.
Y avait des nuques grasses et dodues,
Des p’tites bergères en camisoles,
Dans quoi tressautent des tétons
Qui devaient être beau là en dessous.
Y avait des pÂ’tits pieds, des pÂ’tites mains
Des corsages ouverts, de la chair nue.
L’ouvrier y r ‘pense à tout ça
On peut dire presque malgré lui
Car son épouse, elle est bien moche
La pauvre dondon à force de mioches
A vu ses trésors de beauté cavaler.
Aux nénés plutôt foutus,
Comme si mon dieu, sauf votre respect,
Elle les avait dégobillés
Ben dame pensez, le turbin,
La dèche, les soucis, le manque de soins,
Et puis toujours être outil d’ besoins,
Et pis toujours être une pondeuse...
Ça use aussi avant votre temps,
Ça vous dégrade le monument,
Ça vous ronge ça vous détruit,
Si jeune et si girondÂ’ soit-on,
Ça bouffe’ la joie et le désir,
Et lÂ’ plaisir... y nÂ’ fait pus plaisir !
Son homme, lui, y vit dans l’dégout.
Y a bien longtemps quÂ’il nÂ’y cause pus,
Juste de quoi y compter sa paie.
Et quant à la chose de l’affaire,
Lui aussi en a perdu l’goût.
Mais ce soir vraiment, nom de nom !
Y a quelque chose comme un retour,
Un regain qui le tracasse,
Et lui trotte par toute la carcasseÂ…
LÂ’printemps et lÂ’faubourg !
DÂ’abord y veut pas, y sÂ’raisonne ;
Pff dÂ’un coup, sans avertir ?
Comme ça, « rebrusquer » son ancienne
Qui est plutôt digne d’être respectée ?
Mais quoi, Y nÂ’ a quÂ’elle sous la main !
Faute dÂ’ortolan on bouffe des merles
Faute de brioche on se calle du pain !
Pis y a pas, v’là la sève qui monte,
La vie, elle gronde !
LÂ’Ouvrier, le bon compagnon,
S’ met à gémir... comme un entier.
Et vlan, Boum ! Le voila qui sÂ’abat
Sur ce pauvreÂ’ pieu, sur ce grabat
Où roupille, sans s’emballer
Sa démolie, sa désolée.
Laquelle effarée rouvre les yeux
Ayant l’air de dire _ » c’est t’y qui a le feu ? »
Et, sans mamours préparatoires
Sans un bécot, sans rien d’gentil
Dans l’temps… l’était plus poli !
Y sÂ’passe cÂ’se quÂ’y passeÂ…
Elle nÂ’y a vu que du feu
NÂ’a quasiment rien senti
Elle s’est prêtée, elle a subi.
Mais se dit que c’est sa façon,
Et faut y faire croire que cÂ’est bon.
Voila quÂ’elle lui fait un peu de chiquet
Chacun son genre de charité
Y dit rien, se relève, y tourne le dos
Sans une caresse, sans un pÂ’tit mot.
Y s’est calmé, y réfléchit
Y « réflectionne » sur ce qu’y vient d’faire
Y sent que c’était encore une ânerie !
Trop tardÂ…
Comment couper à la misère ?
Bien sur que ce n’était pas l’moyen
D’empêcher les grèves, les guerres
Les chômages, les maladies….
Et c’est à présent qu’y voit clair !
NÂ’y a donc pas assez dÂ’malheureux
Qui chinent et peinent sur cette terre ?
Vrai, en cÂ’ moment, sÂ’il le pourrait,
SÂ’y botterait lÂ’cul avec plaisir....
Mais cette nature
A ce soir été plus maline que lui
Alors, en songeant à tout ça,
Ses idées bouillonnent, son cœur se gonfle
Et son front ridé dans les mains
A tourner et retourner son malheur.
Tout à coup jaillit sa douleur
Sur sa pauvre gueule en deux ruisseaux.
Et le restant de la nuit là , y d’meure
Y pleure
Sur sa limace de travailleur
Sur sa pauvre liquette à carreaux
Original En Langue Populaire (1900-1913)
Traduit par mes « soins » en français moyen
Paris
Eugène Rey. Libraire-éditeur
1914. Jehan Rictus
Le Cœur populaire
Photos : MINDEF/SGA/DMPA