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Le Coeur Populaire - J. Rictus

  : Ajouté le 14/7/2008 à 14:37 compteur web
 
 
 
DMPA
 
 
 

Le cœur populaire

 

I

 

Les soirs de mai, quand l’ouvrier

 Sort de l’usine ou de l’atelier,

Libre et pas gai, sa journée faite,

 

Fourbu par le boulot du jour,

Généralement y rentre chez lui ;

Comme un carcan à l’écurie

Sans seulement retourner la tête.

 

Mais y a des soirs où il s’arrête

A regarder grouiller le faubourg

Et puis aussi aux alentours.

 

Quoiqu’il soir déjà tard, il fait encore clair

Et comme souvent, il y a eu une ondée,

Aussi tiède que des pleurs.

 

Les trottoirs mouillés

Reflètent le ciel et ses couleurs

Et les ruisseaux baladent du bleu.

 

Voila les frangins du travail

Qui rentrent tous comme du bétail

La gueule baissée, les pieds lourds.

 

Avec le potin de la rue

Fait des embarras d’omnibus

Des claquements de fouets, des  roues de camion

Des engueulades des collignons.

 

Pis voila le bataillon des gonzesses,

Des frangins aussi du turbin,

Qui trottent vite en bavardant

En s’gondolant, en chahutant.

 

Leurs groupes se croisent

Se heurtent, se pressent

Tricotant des fûts, tortillant des fesses

Dans l’air amoureux du printemps.

 

Cependant qu’au ciel à nouveau bleu,

Après l’averse de tout à l’heure,

Au front du soir triste et sévère,

Une étoile encore solitaire,

Tremble comme une grosse larme

Qui serait sur le point de dégringoler

Sur tous les emmer*** de la Terre

 

 

II

 

Ce soir l’ouvrier est rêveur

Bien sur que ça ne lui arrive pas souvent

Car depuis 30 ans qu’il turbine,

Y l’est devenu une vraie machine

 

C’est plus un être, c’est un rouage

Une mécanique, un automate,

Qui ce soir, n’est pas plus nerveux qu’une tomate.

 

Il est quasiment abruti

Laminé, usé, aplati.

Et certes, y vit pas, y fonctionne

Et c’est bien rare qu’il «  réflexion ne »

 

Mais ce soir, il est rêveur,

Ce bruit, ce mouvement de faubourg,

Ces ruisseaux bleus, ces trottoirs roses,

Cette ch’tite brise sur sa tronche en sueur,

N’Y sait pas pourquoi, … ça l’dispose

Et  ça lui grimpe au ciboulot.

 

N’Y a pas, qu’il se dit en se gratouillant,

Y a pas d’erreur, c’est rigolo

La vie ce n’est pas plus *** qu’autre chose

Seulement ça dépend de la saison.

 

C’est bath à voir ce p’tit clin d’œil

Le ciel, il est tout machinchouette

En fait, on dirait de la dentelle

Des femmes qui sont en «  maison ».

 

Et le prolo, au coin de la rue

Boit la senteur du mois d’mai

Y se rince l’œil, Y tette, Y respire

Ça lui fait tout doux partout dans la chair.

Depuis le nombril jusqu’aux tifs

C’est un bonheur qui coute pas cher

Et qui est bien meilleur qu’l’apéritif

 

Ouais…

Brusquement vient comme un gout

Qui sort des gargouilles des égouts

Ou qui arrive dit on de la banlieue

Tant pis, que voulez vous,

A Paris, les soirs de printemps,

Ça sent la M**** et le lilas.

 

L’ouvrier qui était déjà tout réjoui,

Et qui baillait aux hirondelles,

Du coup en a soupé vraiment :

Y bouche son nez et reprend sa route.

 

Y l’est pas long à arriver

A la caserne où est ce qu’on l’espère

Et après des tas d’escaliers

Le voila dans sa tôle au sixième.

 

Sa ménagère lui dit _ «  Bon Soir « ?

Il lui répond  _ «  soir, on boulotte « ?

Et le voila parti à s’asseoir

 

Y a un frichti que la table bancale

Et, par la tabatière ouverte,

Il rentre, avec la brise du soir

Ça sent la... chose et les lilas.

 

Où sont les mômes ? N’Y sont pas là.

Y en a qui est à traîner quelque part,

Y en a un qui est au cours du soir,

Y en a un qui est au ballon,

A fait quelque sale coup, on ne sait pas…

 

Pis une fille,

Une qui s’est fait engrosser

Même qu’on ne causait que d’elle dans le quartier

L’a mise dehors à coups de savate

Elle, son gros bide, et son p’tit gars.

Et depuis, plus de nouvelles…

 

 

Devant ce foyer déserté,

Le travailleur se sent embêté.

Seulement, n’y veut pas qu’on lui en cause

De ça pis d’un tas de choses.

 

Voila donc le moment de bouffer un peu

Il n’a pas bien faim l’ouvrier.

 

 

Sa Gigi fouille le plat et lui sert,

Une ratatouille de pommes de terre

Et tous deux sans s’causer,

Mastiquent et lapent.

 

Ça sent la... zut et les lilas.

 

Les ombres noires envahissent le logement

L’ouvrier s’dit : «  sacré nom de  d***

Quoique je vais faire de ma soirée ?

 

Aller au bistrot boire un verre ?

Ou aller au café-concert ?

 

Y se redresse, y s’étire, l’a la flemme le gars.

« Autant s’aller se plumer » qu’y se dit.

 

Sa femme y est déjà partie

Elle est dans la planque au fond

Sur leur pauvre galette de matelas

Montée sur pattes et qu’est un pieu

Même qu’on l’entend  ronfler déjà

Pire qu’un volant ou qu’une turbine

 

Alors, lui aussi il y va.

 

L’ouvrier y jette sa bâche

Y dépiaute son culbutant

Et pis ses godillots à clous

Y garde sa liquette voila tout.

L’est quasiment comme le père Adam.

 

Ce n’est pas vrai ce que le travail en a fait

Le voila tout usé

Les jointures ankylosées.

 

 

Plein de varices et de durillons,

Des balafres qui font de grands sillons,

A tout jamais il est atteint,

Dans sa noblesse et sa beauté.

 

 sur le net

 

Mais qu’est ce qu’il a à se dandiner

A s’arrêter, à hésiter ?

Bien sûr qu’il s’apprête à s’pieuter,

Sans même seulement se rincer la gueule

Le reste, les mains les pieds !

 

A r ‘garder sa Gigi qui pionce

Innocemment le nez dans le mur,

L’ouvrier s’dit qu’en remontant ce soir,

Comme ça tout le long du faubourg,

Outre la M**** et les lilas,

Ça sentait bien un peu l’Amour.

 

Y avait des tas de p’tites jeunesses,

Des gigolettes,

Qui déculottent  des yeux les passants,

Et dont le regard vous tourne les sangs.

 

 

Y avait des nuques grasses et dodues,

Des p’tites bergères en camisoles,

Dans quoi tressautent des tétons

Qui devaient être beau là en dessous.

 

Y avait des p’tits pieds, des p’tites mains

Des corsages ouverts, de la chair nue.

 

L’ouvrier y r ‘pense à tout ça

On peut dire presque malgré lui

Car son épouse, elle est bien moche

 

La pauvre dondon à force de mioches

A vu ses trésors de beauté cavaler.

Aux nénés plutôt foutus,

Comme si mon dieu, sauf votre respect,

Elle les avait dégobillés

 

Ben dame pensez, le turbin,

La dèche, les soucis, le manque de soins,

Et puis toujours être outil d’ besoins,

Et pis toujours être une pondeuse...

 

Ça use aussi avant votre temps,

Ça vous dégrade le monument,

Ça vous ronge ça vous détruit,

Si jeune et si girond’ soit-on,

Ça bouffe’ la joie et le désir,

 

Et l’ plaisir... y n’ fait pus plaisir !

 

Son homme, lui, y vit dans l’dégout.

Y a bien longtemps qu’il n’y cause pus,

Juste de quoi y compter sa paie.

Et quant à la chose de l’affaire,

Lui aussi en a perdu l’goût.

 

Mais ce soir vraiment, nom de nom !

Y a quelque chose comme un retour,

Un regain qui le tracasse,

Et lui trotte par toute la carcasse…

L’printemps et l’faubourg !

 

D’abord y veut pas, y s’raisonne ;

Pff d’un coup, sans avertir ?

Comme ça, « rebrusquer » son ancienne

Qui est plutôt digne d’être respectée ?

 

Mais quoi, Y n’ a qu’elle sous la main !

 

Faute d’ortolan on bouffe des merles

Faute de brioche on se calle du pain !

 

Pis y a pas, v’là la sève qui monte,

La vie, elle gronde !

L’Ouvrier, le bon compagnon,

S’ met à gémir... comme un entier.

 

Et vlan, Boum ! Le voila qui s’abat

Sur ce pauvre’ pieu, sur ce grabat

Où roupille, sans s’emballer

Sa démolie, sa désolée.

 

Laquelle effarée rouvre les yeux

Ayant l’air de dire _ » c’est t’y qui a le feu ? »

 

Et, sans mamours préparatoires

Sans un bécot, sans rien d’gentil

Dans l’temps… l’était plus poli !

 

Y s’passe c’se qu’y passe…

 

Elle n’y a vu que du feu

N’a quasiment rien senti

Elle s’est prêtée, elle a subi.

 

Mais se dit que c’est sa façon,

Et faut y faire croire que c’est bon.

 

Voila qu’elle lui fait un peu de chiquet

Chacun son genre de charité

 

Y dit rien, se relève, y tourne le dos

Sans une caresse, sans un p’tit mot.

 

Y s’est calmé, y réfléchit

Y « réflectionne » sur ce qu’y vient d’faire

 

Y sent que c’était encore une ânerie !

Trop tard…

 

Comment couper à la misère ?

Bien sur que ce n’était pas l’moyen

D’empêcher les grèves, les guerres

Les chômages, les maladies….

 

Et c’est à présent qu’y voit clair !

 

N’y a donc pas assez d’malheureux

Qui chinent et peinent sur cette terre ?

Vrai, en c’ moment, s’il le pourrait,

S’y botterait l’cul avec plaisir....

 

Mais cette nature

A ce soir été plus maline que lui

 

Alors, en songeant à tout ça,

Ses idées bouillonnent, son cœur se gonfle

Et son front ridé dans les mains

A tourner et retourner son malheur.

Tout à coup jaillit sa douleur

Sur sa pauvre gueule en deux ruisseaux.

 

Et le restant de la nuit là, y d’meure

Y pleure

Sur sa limace de travailleur

Sur sa pauvre liquette à carreaux

 

Original En Langue Populaire (1900-1913)

Traduit par mes «  soins » en français moyen


Paris
Eugène Rey. Libraire-éditeur
1914. Jehan Rictus

Le Cœur populaire

Photos : MINDEF/SGA/DMPA

 

MDPA

 
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